Claire Chevrier, Sur le fil

Audrey Illouz - 2021

« Voix de X : Un jardin… n’importe quel jardin…il aurait fallu que je puisse vous montrer le décor de dentelles blanches, autour de vous, la mer de dentelles blanches où votre corps…Mais tous les corps se ressemblent et tous les déshabillés de dentelles, tous les hôtels, toutes les statues, tous les jardins… (Un temps.) Mais, ce jardin-ci, pour moi, ne ressemblait à aucun autre…Chaque jour, je vous y retrouvais… »[1]
Alain Robbe-Grillet, L’année dernière à Marienbad

Claire Chevrier a amorcé la série Espaces Traversés en 2017. Elle y parcourt des structures hospitalières telles que des CHU, des centres psychiatriques, et autres institutions aux acronymes austères (IME, CTR, CHS…) dédiées au handicap physique et mental. Elle y entrevoyait un moment charnière, un « point de bascule [2]» pour reprendre son expression, où la précarisation s’intensifiait.

C’est précisément à ce « point de bascule » que s’intéresse la photographe lorsqu’elle entreprend un projet, qu’elle investigue les mégalopoles à l’heure de la mondialisation (Un jour comme les autres), la fermeture annoncée de sites industriels (Il fait jour) ou d’usines (Romans-sur-Isère). Elle sonde ainsi des espaces sur le point de péricliter, des structures prêtes à subir la crise de plein fouet.

 Trois années se sont écoulées depuis le début du projet. Trois années au cours desquelles la crise structurelle qui taraudait l’hôpital s’est révélée avec une force déconcertante. Espaces traversés a donc pris avec la crise sanitaire un autre tour. La situation venait désormais de basculer.

Comment aborder ces structures que nous traversons tous, que nous reconnaissons à mille lieux, qui nous font irrémédiablement peur parce qu’elles touchent à l’intégrité de la vie humaine : la maladie, physique et mentale, la vieillesse, la mort ? Comment rendre compte de ces lieux anxiogènes, surmonter nos peurs et nos a priori en s’y attardant ? Autant d’interrogations que soulève la série Espaces Traversés.

Claire Chevrier met au point un protocole de travail où elle observe les relations qui se créent entre l’organisation de l’espace et les individus. Par ce dispositif, elle touche précisément à l’essence même du dispositif analysé par Michel Foucault et entendu comme un espace hétérogène constitué notamment d’institutions, d’aménagements architecturaux, de discours, de règles et dont les éléments sont aussi bien du dit et du non dit[3]. Comme le rappelle d’ailleurs Agamben, la « mise en réseau » est précisément ce qui fait dispositif chez Foucault[4]. La photographe nomme d’ailleurs ses images en fonction d’ensembles descriptifs lapidaires qui mettent en relation l’individu ou le groupe avec l’espace (« personne espace extérieur », « personne espace intérieur », « groupe extérieur », « groupe intérieur », « duo concentration », « espace extérieur circulation ») et qui rappellent les didascalies.

Claire Chevrier pose le cadre ou selon sa propre formule « pose un espace [5]». Les corps sont pris dans un espace beaucoup plus large, qui les dépassent. Comment ces espaces peuvent-ils désormais agir sur les corps et vice-versa ? La photographe observe les circulations, les interactions, les gestes du quotidien qui se déploient dans un plan plus large ou les relations de l’individu à son milieu affleurent par un faisceau d’indices. Elle ouvre ainsi des espaces de représentation qui entretiennent une parenté avec l’espace scénique.

Le livre se construit en adoptant une progression. On parcourt ces lieux en effleurant les abords des institutions, avant d’entrevoir des interactions, puis on pénètre dans les lieux où l’on s’attarde sur les corps, les gestes du travail, les gestes du quotidien thérapeutique, les temps de sociabilité.

Extérieur jour, aux abords, des massifs taillés, des allées organisées, des bancs esseulés

Si l’expérience de la clinique de La Borde où s’est développée la psychothérapie institutionnelle a constitué le point de départ de sa recherche, Claire Chevrier s’est vite détachée d’une unité de lieu pour se tourner vers différentes institutions. Espaces Traversés se distingue ainsi très nettement de projets aux antipodes formels comme le film documentaire San Clemente (1982) de Raymond Depardon et Sophie Riestelhuber tourné dans l’asile psychiatrique vénitien et qui succèdent aux photographies du même nom (1977) ou de celui de l’artiste espagnole Dora Garcia qui convoque également la figure du psychiatre alternatif Basaglia, The Deviant Majority. From Basaglia to Brazil (2010) porté davantage sur des pratiques expérimentales et thérapeutiques.

En observant une pluralité de lieux dans toutes leurs strates, Claire Chevrier fait ressortir leurs similitudes urbanistiques et architecturales. Dans la succession des images, la répétition de motifs crée une interchangeabilité des espaces, soumis certes à des variations contextuelles. Elle révèle la nature générique de l’institution de soin ; parmi les motifs les plus récurrents, on trouve celui du banc souvent associé à l’organisation des circulations comme le signalent un tournant dans la route (« Espace extérieur banc, 02 » CHU, Angers), un croisement (« Espace extérieur 07 » Fondation J. Bost La Force), une ligne droite (« Espace extérieur banc 10 » Fondation J. Bost) qui occupent le premier plan de l’image. Chaque photographie devient ainsi une partie d’un tout et joue un rôle métonymique. Les horizons sont bien souvent bouchés (Personne espace extérieur 18, CH, Bourges) et le regard bute sur l’angle d’un mur (Groupe extérieur 04 ou Extérieur détail 03 CESAME, Ste Gemmes sur Loire).

La fonction descriptive des images, qui naît de la répétition des motifs, entretient une parenté avec les didascalies au théâtre : une indication suffisamment ouverte qui pose le décor, campe la scène, corrélée au présent de la vision et dont chaque situation de mise en scène offre une variation. La photographe a d’ailleurs commencé sa pratique en recourant au roman photo, dispositif qu’elle a récemment repris pour le projet Leyland (2017), où elle a réalisé des prises de vues des territoires et des lieux de passages autour de Calais notamment à partir de la cabine de camions. Elle monte ces images en y adjoignant des extraits du scénario de Marguerite Duras Le Camion. Comme elle l’explique, « dans Le Camion, les maux réapparaissent dans le paysage, différentes histoires, strates dialoguent.[6]». Dans Leyland, si les corps sont absents des images, le texte offre un décalage du point de vue et une mise en perspective, en faisant résonner des voix (celles de Duras et Depardieu). Ce dispositif exacerbe la relation texte-image généralement absente du travail de Claire Chevrier. Or, dans Espaces Traversés, la dimension textuelle est sous-jacente.

Comme le rappelle Bernard Vouilloux « Les dispositifs innervent donc la totalité du champ social (…) [ils]peuvent être aussi bien ceux de la prison, de la caserne, de l’usine et de l’école que ceux de ces « arts de faire » par lesquels les hommes ordinaires détournent les codes institués en se les appropriant. [7]» . En « posant l’espace », elle révèle le dispositif oppressant mais elle ouvre également des espaces de représentation où le quotidien est mis en scène et où la donne se complexifie. La mise en scène du quotidien laisse présager une amorce narrative comme le révèlent les espaces en attente.

« Au même moment dans les environs de San Francisco »

Les corps vont devoir se frayer un chemin dans ces trajectoires tracées, déterminées. Ces espaces vides campent le décor et sont saisis par la photographe lorsqu’ils sont laissés en attente, en suspens, dans un temps de latence ; Ainsi de cette image où en extérieur la disposition des chaises témoigne encore de la présence des corps, d’un dispositif conversationnel interrompu ou à venir, organisé ou improvisé au gré des temps de pause (Espace extérieur banc 07 CHS, Chezal Benoît). À travers ces indices, les corps tentent de s’approprier ces espaces avant même d’apparaître dans le champ.

On retrouve cette suspension du temps dans la photographie (« Personne espace intérieur 02 », CHU, Angers) où la mise en abyme du temps suspendu vient accroître un sentiment d’angoisse.  Intérieur jour. Un homme en fauteuil roulant de dos fixe une télévision. Ficus, pendule, chaises éparses, peintures délavées. Si l’arrêt sur image est le propre de la photographie, plusieurs indices dans l’image convergent vers une mise à l’arrêt, la prise de vue vient figer le mouvement (de l’horloge comme du flux des images diffusées sur l’écran de télévision).

Et pourtant dans les images de Claire Chevrier, toute situation ne tient qu’à un fil. L’image ne dresse pas un constat définitif mais cherche, dans l’attention portée au détail, à révéler la complexité d’une situation. Ces motifs anxiogènes, quand on les scrute dans leurs multiples facettes, se chargent d’une tout autre connotation. Le ficus que l’on croyait si hostile dans sa domesticité factice peut devenir thérapeutique comme dans Duo espace 04, CHU, Angers où le corps malade occupe le premier plan de l’image et où l’attention se porte sur les mains qui deviennent l’élément central : tandis que celle du patient au centre de l’image tient un sécateur, celle du soignant semble détachée du corps. Attardons-nous sur les gestes pris dans des espaces de représentation.  

 « Neuf mètres carrés de moquette[8] » 

Dans la série Romans-sur-Isère, la photographe observait les gestes du travail. La séquence y tenait un rôle particulier. Tout en jouant sur l’ellipse, la décomposition du mouvement pointait des gestes voués à disparaître. Les hommes étaient aux prises avec des machines (gestes-regards), dans des chorégraphies tantôt burlesques aux accents keatoniens (séquence 2 épicerie) tantôt calibrés où les corps se révélaient dans toute leur agilité (séquence 9 tannerie). Les espaces de travail ouvraient des espaces de représentation où les corps en action pourtant bels et bien saisis dans leur contexte évoquaient une mise en scène du quotidien.

On retrouve une dynamique similaire dans Espaces Traversés. Les gestes du travail sont scrutés et avec eux l’institution dans toutes ses composantes. Les corps au travail sont parfois pris un mouvement chorégraphique : dans espace 06, CHU, Angers, les ouvriers de dos en tenu tirant des chariots rappellent le corps des techniciens apportant les décors sur un quai de déchargement.

Dans la séquence Groupe intérieur 04, 05, 06, CTR, Nonette, on assiste à une session où le théâtre appartient à un moment thérapeutique. Sur « neuf mètres carrés de moquette », les patients pendant quelques heures se livrent à une représentation théâtrale. À travers cette représentation minimaliste, la notion d’espaces de représentation à l’œuvre dans Espaces Traversés est mise en abyme. La première image insiste sur la grâce du personnage central, geste aérien et suspension du pas à l’appui. Bien que central dans l’image, le personnage n’est pas au centre de la composition. En revanche, la « scène » sur laquelle il se déplace est centrale dans chacune des trois images. Dans la seconde, les regards des personnages convergent vers un hors champ. Tandis que la dernière, véritable tableau, affiche sa symétrie. Dans la mise en scène qui se joue sous nos yeux, la photographe capte l’absorption, l’attention et l’écoute des « personnages » par des jeux de renvois (index levés, convergence des regards) avec l’espace environnant. Dans ces micro-détails, elle s’attache à saisir ce que l’individu observe, son rapport au contexte. Si elle adopte un point de vue frontal qui lui permet d’ouvrir des espaces de représentation, de faire face à une situation, elle tient son objet à une juste distance en prenant en compte le champ de perception et d’attention des êtres qu’elle photographie.

En retenue et à distance, la photographe dissémine les indices d’une réalité aussi anxiogène qu’empreinte d’humanité. Dans la série Espaces Traversées, la démarche de Claire Chevrier rappelle la notion de « paradigme indiciaire[9]» développée par Carlo Ginzburg ; soit le rôle privilégié que jouent les traces et indices pour déchiffrer une réalité opaque. Cette méthode déductive consiste donc à inférer les causes à partir des effets.


[1]Alain Robbe-Grillet, L’année dernière à Marienbad, Paris, Les éditions de minuit, 1961, p. 137

[2] Entretien préparatoire avec l’artiste, juillet 2019

[3] « Ce que j’essaye de repérer sous ce nom, c’est, premièrement, un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, de propositions philosophiques, morales, philantropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif »,in Michel Foucault, Dits et Ecrits, Le Jeu de Michel Foucault » entretien avec les membres de la revue Ornicar (1977) texte n° 206 cité par Bernard Vouilloux in Philippe Ortel dir., Discours, image, dispositif, Penser la représentation II. Paris, L’Harmattan, p.24

[4] « Foucault se propose plutôt d’enquêter sur les modes concrets par lesquels les positivités (ou les dispositifs) agissent à l’intérieur des relations, dans les mécanismes et les jeux de pouvoir. Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ? Paris, Rivages poche, 2006 p.17»

[5] Ibid. Entretien avec l’artiste non publié

[6] https://www.place-plateforme.com/place2/claire-chevrier-leyland.html

[7] Ibid p.27

[8] Expression utilisée par l’artiste pour décrire la situation des photographies Groupe intérieur 04, 05, 06, CTR, Nonette 

[9] « Si la réalité est opaque, des zones privilégiées existent – traces, indices – qui permettent de la déchiffrer. Cette idée, qui constitue le noyau du paradigme indiciaire, a fait son chemin dans les domaines les plus variés de la connaissance et modelé en profondeur les sciences humaines. » Carlo Ginzburg, Mythes emblèmes traces, Morphologie et histoire, Verdier poche réédition 2010, p. 290

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